Traces de Parcours

cropped-gravatar.jpg Retranscrit et complété plusieurs mois après une rencontre à la Librairie du Square – Outremont, à Montréal en octobre 2018 à l’occasion de la parution de Ce côté et l’autre de l’océan :

Le lien entre médecine, mon métier, et l’écriture s’établit à travers les relations: une expérience humaine très humaine, entre soi et les autres.

Il n’est pas possible de la réduire par une étiquette tel que médecin-écrivain. L’écrivain relève du statut social. Le médecin exerce un métier. Il me procure aussi une discipline de travail et de concentration. Utile contre la tendance à fuir l’écriture quand elle se fait difficile, utile pour ne pas lâcher le sujet une fois qu’il s’est imposé.

À la suite des conflits qui ont traversé les générations qui m’ont précédé (guerre de Prusse de 1870, Première et Seconde Guerres mondiales, guerre d’Algérie), j’ai été amené à écrire sur ma guerre contre le corps malade. D’abord à travers la douleur dans Avant tout ne pas nuire, puis par la guerre d’Algérie de mon père dans Ce côté et l’autre de l’océan.

Ce dernier livre m’a conduit à l’approche plus frontale de la mémoire traumatique du chirurgien dans La minute bleue, et celui-ci de manière imprévue à l’écriture en cours: Chaque texte est indépendant et autonome, bien qu’il ouvre sur le suivant. Un dévoilement du sujet suivant que je découvre à la fin du processus d’écriture de chaque texte, ou dans les suites de son écriture.

L’écriture est initiée par une tension intérieure. La peur d’aborder le sujet, la honte souvent associée sont d’excellents moteurs. Le texte se développe à partir de ma réalité, elle est beaucoup plus riche et complexe que mon imaginaire. Sur certaines de mes réalités, le langage bouscule les représentations établies.

Il évolue entre histoire personnelle et Histoire, entre un passé que je ne cherche pas à recomposer et mon présent. Par courts fragments : ce à quoi conduit l’archéologie des images, objets, gestes (séquences filmées), travail initié dans La voix de Paola.

La multiplication des perspectives relève aussi de ma recherche. À travers la polyphonie, dans le premier livre, Le Toison, puis dans L’enfant secoué. Un travail jamais fini, actuellement une addition de points de vue. C’est une des approches dans l’écriture des plus stimulantes, chercher ces perspectives desquelles on ne voit initialement rien, ces perspectives qu’elles-mêmes on ne devine d’abord pas.

Il n’y a ainsi aucune linéarité dans l’écriture d’un texte, sur les diverses couches du texte se développent de nouvelles.

Le voyage qu’est l’écriture d’un texte conduit à traverser toute une palette d’émotions, des états qu’il faut vivre. Le corps est malmené, parfois dangereusement. Écrire est une expérience aussi physique.

Le temps effectif d’écriture est imprévisible.

Pour Avant tout ne pas nuire, il a été d’environ deux années, mais le sujet était en jachère depuis beaucoup plus longtemps, souvent dans un brouillard ou une nébuleuse, des tentatives de le sortir de là n’avaient pas abouti, mais étaient des étapes préparatoires. Puis, de manière imprévisible, parfois en liant avec un événement de la vie présente, le sujet force la porte de l’écriture et repousse tout ce qui est en cours.

Ce que j’ai progressivement appris, c’est d’accepter de ne pas savoir, ne pas voir où en est le texte, où il va. J’ai appris au-delà de toute durée d’écriture, même quand je pense ne jamais voir d’issue, à me faire confiance.

À un moment, pour chaque texte, est survenu un phénomène insaisissable, l’équilibre du texte. La joie qui me traverse alors en est peut-être le seul témoin saisissable.

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