Versets de mes doigts

Carnet d’écriture actuelle — Versets de mes doigts (écrits pour et en partie lus lors de la soirée de présentation de La minute bleue – éditions Les Allusifs – à la Librairie Gallimard de Montréal, le 26 février 2020): Texte s’intercalant entre les volumes du triptyque Corps étrangers

Instruments: Doigts, mes doigts opérant l’enfant

Entre nous: Latex ou nitrile des gants ultrafins recouvrant mes mains, matières atténuant les empreintes digitales mais pas les sensations à travers peau, pulpe, articulations de mes phalanges, le toucher, le palper, douce tiédeur des tissus et organes (odeurs jamais agréables)

Tous sens stimulés vingt-cinq ans de chirurgie durant

Des déplacements interrompent cette activité

Des sensations – fantômes – affleurent mes doigts: Je les évite

Elles reviennent et sollicitent mes mots: Je les chasse

Elles me débordent

J’écris une première phrase: [début de Avant tout ne pas nuire]:

« — Tu n’as jamais fait mal à un enfant  ? Dis-moi que tu n’as jamais fait mal à un enfant que tu soignes. »

Qui conduit à:

« Un cercle naissait, s’élargissait à la surface du lac dans lequel nous avions plongé nos mains. Les deux oies sont passées derrière l’îlot, nous guettions l’instant où la légère ondulation remonterait sur nos doigts, et c’est là que je me situe :

Dans ces doigts, les miens, qui ont touché la vie d’enfants. Dans ces mêmes doigts, mes mains, qui ont soigné et qui écrivent. »

Entre Corps étrangers I (Avant tout ne pas nuire) et II (Ce côté et l’autre de l’océan)

La mémoire des doigts: 

Des gestes chirurgicaux anciens m’assaillent, intégrés, automatiques, 

De quelques millimètres, voire du micron 

Avec fils invisibles à l’œil nu, pouce et annulaire posés sur les anneaux des ciseaux et porte-aiguille (communément dénommés « oreilles »)

Gestes qui, d’y réfléchir, brouillent mes perceptions

Excitent ma mémoire

Au commencement était la parole: 

«  Dès les premieres semaines qui ont suivi son décès, mon père a été exclu des discussions avec ma mère, un invincible constat. Alors que rien ne nous y poussait. »

De la guerre d’Algérie de mon père à ma guerre contre des maladies qui menacent la respiration dès la naissance.

Entre Corps étrangers II (Ce côté et l’autre de l’océan) et III (La minute bleue)

Enfants, enfants qui m’emmènent avec eux au plus près des battements de leur cœur: « Je croyais que vous m’aviez oublié », m’avait dit l’un d’eux. Non, et je me dois d’écrire.

J’écris. Mais envahi par certains enfants, ceux qui ne sont pas revenus avec moi des confins de la vie.

Mon corps réagit, il exprime une kyrielle de symptômes

L’index droit qui guidait les outils de chirurgie, gratte, gonfle, se déforme

Malmené, je referme le texte de neuf mois qui s’intitule Il est grand temps de rallumer les étoiles, d’après un vers d’Apollinaire.

Intranquille avec mes doigts qui n’opèrent plus, qui n’écrivent plus

Jour d’été loin, perdu. Une rencontre. La rencontre. 

À son issue, guidé par les battements dans la pulpe des doigts, je recommence à zéro

Nouveaux mots.

Après Corps étrangers III (La minute bleue)

De revenir dans cette matière écrite il y a dix-huit mois, d’autres doigts, mes petits doigts, après l’index, expriment leur mécontentement, droit et gauche à la fois.

L’auriculaire, ce nom d’enfance, si utile pour que, en extension, il procure à la main un point fixe sur le cou, la joue ou le menton de l’enfant, quand en l’air elle accomplit un geste chirurgical, il stabilise et autorise les gestes fins.

Je  masse les boursoufflures et déformations irréversibles, stigmates de la chirurgie,

Ils se cabossent en quelques jours

Je les redresse, je me consacre à eux, je suis attentif,

Je maintiens le gauche, autrefois si gracile, le plus atteint, dans sa rectitude en l’appuyant contre le rebord d’un livre que je lis, contre la table ou le comptoir de la cuisine, le forçant, me baignant dans l’illusion je n’aurai pas des doigts crochus de sorcière.

Doigts encore indemnes, sept sur dix: Je vous écoute, je vous suis, je vous respecte.

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