Lire La règle du jeu de Michel Leiris et écrire (I)

La règle du Jeu de Michel Leiris 

Lecture entreprise il ya deux ou trois ans, lente, à digérer, son entreprise s’incruste en moi. Carnets d’écriture actuel et inactuel, ainsi que notes inédites, issues de mes lectures, attenantes à l’écriture.

— Le sacré:

« Si tant est que l’un des buts les plus “sacrés” qu’un homme puisse se proposer soit d’acquérir une connaissance de soi aussi intense et précise que possible, il apparaît désirable que chacun, scrutant ses souvenirs avec le maximum d’honnêteté, examine s’il n’y peut découvrir quelque indice lui permettant de discerner quelle couleur a pour lui la notion même de sacré. » (Michel Leiris)

On accède au sacré quand des incidents personnels font immanquablement retour sur un moi qui remonte à l’enfance: Être en même temps parfaitement soi et hors de soi, tel est par excellence l’état sacré.

Trois sciences humaines de base chez Leiris:

1. Langage: Jeux de mots avec Glossaire, j’y serre mes gloses (1939):

— les uns relèvent de la problématique de la société secrète (pactes entre frères)

— les autres de celle du langage secret: “la liaison sociale ne compte pour rien” ; “tout se passe entre les ‘mots’ et les ‘choses’ et celui qui décide de leurs relations”. Le sacré, ici, ne lie pas deux ou plusieurs individus, il en isole un, lui permet de se retrancher dans sa solitude et son unicité, loin des échanges et des partages  Dans le sacré. Mais ces deux modèles, bien que profondément divergents, ne cessent d’interférer l’un avec l’autre et c’est dans cette zone de turbulences que le projet de La Règle du jeu (ou du moins celui des Biffures, voire des Bifurs) va bientôt se mettre en place, avec son oscillation entre les deux pôles opposés de la transcendance des mots (ce que parler veut dire) et du partage de l’idiome (ce que les mots me disent)

2. Psychanalyse: Rêves avec Nuit sans nuit (1945)

3. Ethnologie: Le sacré dans la vie quotidienne (1938): toute première esquisse de La règle du jeu

Pôles sacrés de Leiris:

Lieux (de la maison d’enfance…)

Objets (smith et wesson de son père)

Spectacles (champs de course)

Noms

Désigner son enfance comme la matrice d’un sacré primitif

Se décrire simultanément comme sujet et comme objet de l’observation ethnographique. Ce qui revient à subvertir l’ethnographie en passant par l’intériorité de l’ethnographe, ou plutôt de l’auto-ethnographe

— L’irruption de l’histoire:

Leiris: Entre L’âge d’homme et La règle du jeu, a lieu un phénomène extrêmement important, l’irruption de l’histoire.

Sartre: Id avec La nausée (comparable à L’âge d’homme) et Les chemins de la liberté.

Malraux: La lutte avec l’ange dont seul Les noyers d’Altenburg sont parus; 

Aragon: Les Communistes.

Ces quatre grands projets ont en commun le traumatisme historique dans lequel s’enracine leur inspiration, tout à coup l’histoire force la porte de l’écriture.

— La psychanalyse dont je me tiens à distance en écrivant, et bien que mon entourage soit peuplé de psychanalystes et de psychanalysées (ce terme que j’aime utiliser et qui ne manque jamais de faire réagir mes amies). À propos de sa brève expérience psychanalytique, avant, pendant et après son entreprise autobiographique:

Elisabeth Roudinesco rapporte dans Le magazine littéraire son entretien avec Leiris. Il dit: J’eus l’impression, avec l’analyse, de devenir cohérent, mais je fus frappé du fait que je faisais des rêves « pour psychanalystes », alors que quand j’étais surréaliste, mes rêves étaient surréalistes.

Dans L’âge d’homme: Par la psychanalyse, j’entendais me libérer de cette crainte chimérique d’un châtiment, chimère renforcée par l’emprise imbécile de la morale chrétienne — dont on ne peut jamais se flatter d’être entièrement débarrassé —

Ma dîme comme payée et me dispensent le droit de jouir librement, ayant supprimé en acquittant ma dette la stupide hantise du péché originel.

L’entreprise d’écriture en cours et évoquée hier me ramène à mon très cher Michel Leiris et sa Règle du jeu telle que l’avait analysée J.-B. Pontalis: ici longue citation (pas du tout adaptée à FaceBook, ni brève ni d’actualité, tant pis):

« Toute connaissance de soi achoppe à des difficultés qu’on a cent fois marquées : confusion du sujet et de l’objet, qui supprime cette distance minima sans laquelle il n’y a pas même de regard. Indétermination du but : que prétend-on saisir au juste ? un passé dont on se ferait l’historien, un caractère dont on poserait le diagnostic, un inconscient dont on extirperait les trésors ? Équivoque de l’entreprise : veut-on se justifier ou se faire juger, se délivrer ou se compromettre, se récupérer dans une forme, une valeur, ou se fuir dans des mots et des images ? Aussi le lecteur cherche-t-il souvent moins dans les confessions un portrait que des projections. Pour la véracité, il ferait plutôt confiance au biographe ; après quoi, il reviendra à la légende, à la statue, aux grimaces. 

Ce malaise s’accentue avec le journal intime qui, à la limite, prétend recueillir et consacrer tout le vécu et ignore que la vie la plus terne ne se définit pas par l’aveu de ce qui advient et le respect absolu des impressions mais par l’élaboration toujours mêlée et souvent invisible au jour le jour d’un champ d’existence et d’action. C’est pourquoi, quels que soient les sentiments analysés, les décisions prises, les circonstances évoquées, il y a des traits communs à tous les journaux intimes et qui ne tiennent pas, comme on l’a dit, à un type caractérologique mais à un parti pris. 

Leur lecture excite : on va mettre la main, au-delà de ses rôles, sur l’homme « vrai », reconnaître au-delà de la diversité indéfinie des faits, des gestes et des états, ce qui assure l’unité et la totalité d’une vie, voir surgir enfin, au-delà du contact quotidien avec les événements, qui oblitère le chemin personnel qu’on a suivi, une responsabilité précise. 

Attente illusoire, réponse décevante. Où saisir cet homme vrai, sinon dans un va-et-vient entre ses masques et son visage, entre sa mythologie et son histoire visible ? Quant à l’unité, en connaîtrons-nous jamais une autre que celle de nos entreprises effectives ? Enfin il n’est pas raisonnable d’espérer plus d’un commentaire quotidien que d’une vie quotidienne. D’où les malheurs stériles, qui font la matière de tant d’écrits intimes, de toutes ces consciences qui cherchent à se capter au jour le jour, de ces moi éperdus et navrés qui croient se suivre à la trace alors qu’ils se débattent, mais sans trop se nuire, dans un piège qu’ils ont monté eux-mêmes pour leur martyre délicieux. Embarras, regrets, soupirs, reprises, piétinements : à travers un sentiment, un goût, une anecdote, inlassablement on se guette, on recherche des moments décisifs, on institue des expériences cruciales. Peine perdue. On a beau accumuler les prévenances, le monstre se refuse à sortir. Comment me reconnaître tout entier dans cette colère, littéralement folle, dans ce geste saugrenu, mais comment nier qu’ils me compromettent ? 

Par vocation, le journal intime serait donc cyclothymique. Je m’enchante de ma richesse inépuisable, ou bien, découragé par un constat sans cesse retouché, j’avoue mon désarroi : pourquoi n’apparaît-il jamais en personne, ce moi ? Ceux qui ne vont pas jusqu’à cette lucidité concluent : je suis tel ou tel ; ils s’objectivent dans un caractère, une image, un bilan, et croient qu’à avouer rudement défauts et talents, ils en sont quittes avec eux- mêmes. 

On se doute que Michel Leiris n’ignore rien de ces difficultés. Seulement, au lieu de sans cesse venir y buter ou de renoncer, il en fait le sujet même de son œuvre qui, du coup, prend pour le lecteur une valeur exemplaire. Quel prix faut-il payer si l’on se voue sans dérobade à cette entreprise qui paraît à la fois innocente et recommandable (en tout cas très recommandée) : l’investigation de soi ? Entreprise déjà ambiguë au départ et qui devient proprement vertigineuse quand elle s’accomplit plus avant. Pour s’en convaincre, il suffit de survoler le chemin que Leiris a parcouru pas à pas, avec pas mal de haltes et de détours, de L’Âge d’homme à Fourbis. »

— Le rêve, le voyage, l’œuvre d’art: 

Trois expériences qui ont été les occasions de rupture et de plénitude qui ont alimenté de la façon la plus continue sa réflexion sur ce qui aurait dû ou aurait pu être une poétique de la présence.

L’afrique fantôme: Le récit de l’effondrement, jour après jour, du simulacre que se révéla être l’altérité — hypothèse d’une fallacieuse promesse d’évasion.

Lire dans Zébrage: L’Abyssinie intime qui comble la plus grave lacune du journal, il présente l’autre Abyssinie, celle qui se cache dans les plis d’un exotisme stéréotypé: L’archaïsme reconduit l’altérité au point aveugle où s’abolissent les différences.

Voyager: Une réponse à mon sentiment de ne m’inscrire dans aucun pays: Échappe au limites étroites, mise à distance des préjugés les plus enracinés en plaçant toutes les civilisations sur le même pied.

— Artistes:

Masson le peintre de l’éveil intellectuel, faiseur de mythes et Miro faiseur de fables

Picasso celui de sa maturité

Bacon celui des derniers temps de son existence

Giacometti l’exact contemporain, celui des échanges dans une totale égalité et liberté

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